Entrevista

Bachir D’Khil
Membre fondateur du Polisario, Bachir D’Khil est parmi les premiers sahraouis auxquels les colons espagnols avaient permis de passer les examens du baccalauréat. C’était l’après 68, l’effervescence des révolutions à travers le monde et la guerre froide qui divisait ce monde en deux camps. C’était à cette époque, également qu’un groupuscule de jeunes sahraouis allait créer ce qui, au début était un mouvement de jeunes révoltés qui voulaient mettre fin à l’occupation espagnole du Sahara et qui allait devenir le Polisario dont l’Algérie allait s’accaparer pour l’armer et le diriger contre le Maroc,  malgré l’engagement de son président d’alors de ne pas s’immiscer dans l’affaire du Sahara. Comme la plupart des jeunes sahraouis de sa génération, Bachir allait prendre part aux activités de ce mouvement dont il était premier représentant en Angola puis en Espagne jusqu’à l’appel du Roi Hassan II ‘’La Patrieest miséricordieuse’’ invitant tous les marocains à rejoindre la patrie. S’étant rendu compte que le mouvement auquel il s’était dévoué corps et âme était détourné de son objectif initial qui était de libérer le Sahara, Bachir saisit l’occasion pour rejoindre la patrie et se mit au travail dans le domaine social et associatif. De son retour au pays à nos jours, Bachir s’était consacré, uniquement au travail social, sans jamais vouloir se présenter à un poste d’élu et ce, malgré les propositions qui lui étaient faites par certains partis politiques d’être à la tête de leur liste  pour les différents scrutins dans la région de Laayoune Boujdour Sakia El-Hamra. Cette fois et à la lumière de la nouvelle constitution pour l’adoption de laquelle il n’a ménagé aucun effort, Bachir qui, un peu déçu du fait que cette constitution ne permet pas la création de partis régionaux, briguera un mandat électoral sous les couleurs de l’un des partis existants. Il n’a pas encore opté pour ce parti qu’il voudra représenter au niveau régional.

Pour en savoir en plus, Libé a rencontré le futur candidat qui nous a fait les éclaircissements suivants.

Libé : Depuis votre retour au pays, vous n’avez jamais voulu vous porter candidat aux nombreuses élections que vous avez suivies. Si vous participez, maintenant, cela signifie que vous croyez au changement ?

Bachir D’Khil : Je voudrais, d’abord féliciter tous les marocains pour l’adoption du référendum qui constitue un grand pas vers le changement auquel ils aspirent.

  Pour répondre à votre question, je n’ai jamais voulu me présenter aux différentes élections qui n’étaient, en fait que des mascarades,  dont les résultats étaient connus  d’avance et qui, de mon point de vue, ne représentaient aucun intérêt. Aujourd’hui, avec la nouvelle constitution et l’insistance de Sa Majesté le Roi, nous espérons que les futures élections seront transparentes, intègres et honnêtes avec pour seul objectif de servir le Maroc et les marocains.

Nous sommes convaincus que cette étape qui n’est pas la dernière et qui n’est que l’une des étapes vers  la démocratisation du pays que nous avons franchies et que nous continuerons de franchir depuis l’accession au pouvoir du Roi Mohamed VI qui est la révision de la constitution approuvée par la grande majorité des marocains et qui est venue alors que le monde arabe et le Maroc connaissent une situation particulière et des mouvements réclamant le changement.

Ceci nous amène à penser que la participation de tous est indispensable pour asseoir ce changement dans l’intérêt du Maroc et des marocains.

Libé : On peut, ainsi confirmer la candidature de Bachir ?

B. D. : Bachir n’est qu’un individu. Sa candidature est celle de plusieurs groupes qui ont longtemps aspiré au changement et qui pensent que les circonstances, tenant compte du dernier discours royal qui, et c’est une première était adressé aux citoyens, sont favorables à ce changement. Si ce discours était adressé aux citoyens, cela confirme que la nouvelle constitution tient compte du droit à la  citoyenneté et que la loi est au dessus de tous. Aussi, vous pouvez confirmer ma candidature. Cependant, je n’ai pas encore défini la bannière sous laquelle, cette candidature aura lieu. Toujours est-il que tous les patriotes qui ont, longtemps boycotté les élections, doivent, aujourd’hui pour, la consolidation du changement, de la transparence et de l’intégrité des élections, y participer.

Libé : Des rumeurs font état  de la démission des partis sous les couleurs desquels ils étaient élus de certains parlementaires. Ces mêmes rumeurs rapportent qu’un certain nombre de ces partis aurait présenté une motion demandant l’exclusion de ces élus, pendant, au moins un an, de toute possibilité de candidature sous les couleurs des partis qu’ils vont rejoindre. Que dites vous de cette motion ?

B. D. : Si la nouvelle constitution a interdit le nomadisme politique c’est, tout simplement, parce que quand quelqu’un est élu, il ne lui est lus loisible de quitter un parti pour un autre, tant que son mandat électoral est valide, car ce mandat ce n’est pas le sien mais celui des militants d’un parti qui lui ont fait confiance, non pas parce que c’est un tel, mais cette confiance elle lui est faite pour son appartenance à ce parti. Aussi je suis personnellement pour l’adoption d’une telle motion condamnant le nomadisme que rien ne justifie, qui démontre le manque de sérieux des élus nomades et du peu de considération qu’ils accordent à leurs électeurs. Si ces élus sont daltoniens, leur exclusion pendant un an doit leur permettre de se faire traiter contre cette maladie et de ne plus confondre les couleurs ils se font élire. Ils doivent comprendre que la liberté de mouvement garantie par la constitution n’inclut pas le nomadisme entre les partis politiques que rien ne justifie et qui, de mon point de vue a créé une grande pagaille dans le champ politique Marocain.

Libé : Est-ce que Bachir compte créer son propre parti politique ?

B. D. : Nous avions espéré que la constitution allait tenir compte des particularités de chacune des régions et permettre la création de partis régionaux. Ce qui ne s’est pas passé, malheureusement. Aussi, nous allons intégrer l’un des partis existants qui doivent tenir compte de ces particularités et décentraliser leurs actions et leurs décisions au maximum possible afin de permettre aux militants et aux représentations dans chacune des régions de mener la politique qui sied à cette région.

Libé : Le vent de changement qui souffle sur le monde arabe aurait, selon des informations, touché les camps du Polisario. Qu’en pensez-vous ?

B. D. : Le contraire aurait été étonnant, car les camps du Polisario sont dirigés par une poignée d’individus qui n’ont connu aucun changement depuis qu’ils ont pris cette direction depuis presque 40 ans. Abdelaziz est resté  à la tête de cette direction presque autant que Kadhafi est resté à la tête de la Libye. Son équipe et lui ont démontré leur incompétence. Les habitants des camps ont, de tout temps essayé de dénoncer la carence de cette équipe. Ce qui a valu à bon nombre d’entre eux d’être incarcérés dans les geôles avant l’appel royal qui a permis à plusieurs d’entre à des milliers de fuir ces camps. Et ceux qui y sont restés c’est parce qu’ils n’ont pas les moyens de partir. Mais la contestation a toujours existé et avec le printemps arabe, cette contestation s’est exprimée à travers la création de mouvements opposés au Polisario, dans plusieurs pays européens ou ailleurs. Malgré tout cela la direction reste la même avec ses carences et  dépassée. Quant à ce qu’on appelle le printemps arabe, parmi ces  avantages, nous citons le fait qu’il a attiré l’attention du monde sur les dictatures arabes et sur la nécessité de changement que réclament les peuples arabes qu’ils soient au Polisario ou ailleurs. La rue arabe a besoin de solutions pour les nombreux problèmes dont nous citons le chômage, la participation des élites et des jeunes, l’alternance etc. … nous devons comprendre que le sens de leader a changé. Fini le temps de l’oligarchie qui dirige à travers les membres de la famille du leader. Les temps ont changé, les dirigeants du Polisario comme ceux du monde arabe, en général doivent le comprendre, l’admettre et s’y faire. Les populations arabes ont besoin de dirigeants capables de répondre à leurs aspirations.

Libé : Le Maroc vient d’acquérir des avions F16. C’est l’occasion pour Abdelaziz pour le dénoncer déclarant que le Maroc, au lieu de chercher des solutions pacifiques essaye d’attiser la situation dans la région. Il n’a jamais dénoncé les milliards de dollars dépensés par l’Algérie pour son armement. Qu’en pensez-vous ?

B. D. : Abdelaziz a oublié que ce dont il doit parler c’est le commerce qu’il a fondé et continue de développer à Tindouf et ailleurs, ce sont les centaines de sahraouis morts ou portés disparus dans ces geôles pour avoir réclamé le changement dont il oublie toujours de parler. Il a, aussi oublié qu’il n’a pas pu résoudre les problèmes de milliers de sahraouis qui n’ont pas la possibilité de quitter les camps. Il a, surtout, oublié que son équipe et lui appartiennent à une ère révolue et qu’ils doivent se retirer et permettre aux jeunes de s’exprimer. Il doit comprendre que le Maroc est un état qui a ses stratégies et ces alliances et que l’achat des armes est moins destructif pour le Maghreb que de laisser des générations parmi ses populations sans avenir. Il doit comprendre que les derniers évènements de G’Deim Izik ont démontré la capacité des sahraouis de diriger et d’organiser, par conséquent, il doit se préparer à céder la place, lui et ses acolytes aux jeunes générations qui sauront prendre la décision la plus réaliste qui soit et qui consiste à  adopter la solution d’autonomie élargie proposée par le Maroc. Il doit, enfin être conscient du fait que tout le monde, à commencer par l’ONU, réclame une représentation concrète des sahraouis et qu’il y a d’autres composantes que le Polisario qui doivent être associées aux négociations sur le devenir des sahraouis.

Propos recueillis par Ahmadou El-Kata

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